Par Rémi GODEAU
LA CONFIANCE se gagne goutte à goutte et se perd par litre. Les spéculateurs adorent ce dicton. A sa manière, il résume la crise de défiance européenne. Lundi après-midi, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy dévoilent les grandes lignes d’un nouveau traité, articulé autour d’une règle d’or de bonne gestion budgétaire et de sanctions automatiques en cas de non respect de la discipline commune (lire le communiqué). Quelques heures plus tard, patatras: l’agence de notation américaine Standard & Poor’s annonce qu’elle envisage de dégrader les notes de tous les pays européens, et celle de la France au premier chef (en anglais).
On ne le dira jamais assez, la crise de l’euro est d’abord une crise de confiance. Les investisseurs ne croient plus à la capacité des Etats de la zone euro de s’entendre à dix-sept -et a fortiori à vingt-sept- pour sortir de l’ornière. Et ils doutent tout autant de la crédibilité de la parole politique. Pourquoi les dirigeants européens feraient en six mois ce que, pour la plupart, ils se sont refusés de faire, par facilité et démagogie, en trente ans? Au fond, nous subissons aujourd’hui les ravages consécutifs à la dévaluation de la parole et de l’action politiques.
Ministre de l’Economie en 2004, Nicolas Sarkozy expliquait lors de sa première conférence de presse, en mai: « Aux économistes qui proposent de relancer la croissance par le déficit et la dette, je réponds: pour le déficit et la dette, c’est fait. Pour autant, la croissance n’est pas suffisamment là. La raison est simple: les Français n’ont pas confiance dans l’avenir. » Les investisseurs internationaux pas davantage… Une fois à l’Elysée, le président de la République oubliera son diagnostic ou du moins le reprendra-t-il (la semaine dernière, à Toulon) trop tard. Depuis 2007, les nouvelles dépenses ont absorbé plus que la totalité de l’accroissement du PIB sur la même période. Certes marqué par une crise sans précédent depuis les années trente, le quinquennat s’achève malgré tout sur un record: +232 milliards d’euros de dépenses nouvelles cumulées… pour 69 milliards de recettes nouvelles. Au final, le gouvernement aura endetté la France de plus de 100 milliards d’euros par an (un rapport alarmant de la Cour des Comptes). Et cet exécutif, au pied du gouffre, jure maintenant être vertueux?
Dans ce contexte, comment ne pas s’inquiéter du positionnement de la gauche? Pour le candidat Hollande, l’alternative est rude: mentir à son électorat ou se convertir au réalisme économique imposé par l’extérieur. Le socialiste sait qu’il ne pourra pas tenir ses promesses. Il sait que la décennie à venir sera sacrifiée sur l’autel du redressement. Il sait aussi que les marges de manoeuvre de la France sont nulles ou presque. Pourquoi? A la différence notable des Etats-Unis, notre taux de prélévements obligatoires et notre niveau de dépenses publiques sont déjà parmi les plus élevés au monde. En clair, les outils de la fiscalité et de l’intervention de l’Etat sont usés jusqu’à la corde (usés d’en avoir trop abusé). Accroître la pression fiscale ne serait pas sans conséquence sur notre compétitivité, en capilotade contrairement à l’Allemagne. La voie est étroite. François Hollande assure qu’il « aura plus de facilité à trouver un compromis avec [ses] amis du SPD que M. sarkozy et Mme Merkel » (un extrait de son intervention, hier) . Voire… Trois ans après le vote des 35 heures en France, Gerhard Schroeder (SPD) faisait voter les lois Hartz sur l’assouplissement du marché du travail (avec recul des droits en matière d’embauche, d’indemnisation, etc.). Pour l’instant incapables de sortir de cette contradiction, les socialistes en sont réduits à faire de l’Allemagne le bouc-émissaire de nos malheurs, avec des accents nationalistes inquiétants. Mais qui peut douter que dans une négociation le plus fort impose ses vues au plus faible? Et si aujourd’hui la France est diminuée, elle ne le doit qu’à elle. Ma citation préférée de Pierre Mendès France: « Les comptes en désordre sont la marque des nations qui s’abandonnent« . Nous y sommes.
Il est donc fort tard. Tard pour voter une règle d’or au moment où les marchés et les agences de notation nous impose leur loi. Tard pour s’imposer de nouvelles règles alors que la décennie écoulée n’est que la chronique du non respect de nos engagements. trop tard peut être pour que le coupe franco-allemand entraîne dans sa dynamique vingt-sept Etats qui ont déjà prouvé tout leur égoïsme.
Nous avons trop longtemps joué avec le feu pour ne pas nous brûler aujourd’hui.
